Jour de fauche

Les bouleaux virent doucettement au jaune, déjà. Leurs feuilles volettent un peu partout. J’aime ce presque début d’automne, cette sensation de ralentissement, avec à venir les noix à ramasser chaque jour sur le sol, en prenant mon temps… leur ronde fermeté sous le pied. Panier plein rapporté avec bonheur à la maison.

J’avais des pensées douces, cet après-midi là et puis, tout à coup, ce bruit ! Qu’est-ce encore ? Ah ! La mairie qui passe avec son largissime engin de mort. Hé oui ! Fauchage le long des routes pour cause de sécurité des automobilistes. Officiellement. Consciemment.

Je surveille.
La machine à Monsieur Propre s’attaque aux talus, en face. Craquement des branches sous le couteau. Un vrai massacre. Combien ont-ils laissé de centimètres, cette fois ? Combien d’animaux – invisibles au maître du véhicule – y ont laissé leur vie ? Le maître du véhicule s’en fout sans doute, enfermé qu’il est dans sa maison de ferraille, un mètre cinquante au-dessus de la vie.

Destruction accomplie, la machine rebrousse chemin. Quel boucan ! Non… Il ne va quand même pas tailler  (je devrais dire déchiqueter) les haies qui débordent de mon jardin ? D’abord, elles débordent très peu. Elles ne gênent personne. Et puis, elles sont belles et d’ailleurs il n’en a pas le droit. C’est à moi de le faire, si vraiment c’est ça ou la prison.

Si ! Il le fait ! Je gueule ! Je m’élance sur le monstre : « Nooonnn !!! ». Le type descend de son engin, vaguement penaud, demi souriant. En fait, contre toute attente, il est sympathique. Mais je suis trop en colère pour lui épargner la liste de mes griefs. Ça sort tout seul, sous la poussée d’une révolte trop souvent policée pour cause de i faut bien vivre en société, c’pas ? Les talus massacrés avec faune et flore, la laideur de leur monde, son absurdité, leur indécrottable ignorance, mon ras l’bol de la haine de la nature, tout y passe.

Il paraît qu’il n’avait pas fait exprès pour mes haies, que le chemin était trop étroit pour son engin. Vous excuseriez, vous, un dentiste qui prendrait un instrument trop gros pour votre petite bouche et qui vous arracherait à moitié la tronche ? « Ah ! Pas ma faute… payé pour ça… fais mon boulot… ».
Le gars était d’accord avec moi sur tous les points. Désarmant. Il était pour la fauche « raisonnée » : pas trop court, pas trop souvent, pas en été… ce genre de choses. Un amoureux des bruyères et des abeilles. Quasiment un écologiste. Mais il avait du mal à convaincre les communes et les gens (quels gens ? Ils ont bon dos, les gens) réclamaient des trottoirs et des routes bien nets, comme au temps des pesticides, ce qu’ils appellent une ville propre, une ville humaine rien qu’humaine, c’est à dire chiante, triste, morte.

Le faucheur (devrait se reconvertir dans le fauchage d’OGM) fauchait – en douce – plus haut que prescrit, épargnait certaines espèces (il ignorait probablement 99% des espèces rencontrées), avait des scrupules. Un bon début. On avait bien fait de venir le voir. Il n’avait que trop peu l’occasion de parler avec les gens. Il avait trop de boulot. C’était promis : il ne toucherait plus à nos haies. Quant aux talus ! Propriété de la commune, alors… Affaire à suivre.
On s’est quittés presque bons amis, moi un peu gênée d’avoir une fois de plus lâché la bonde à mes émotions. Au moins saura-t-il qu’on n’est pas tous d’accord.

C’était hier. Aujourd’hui je raconte avec en fond la tondeuse à gazon des voisins. Pas très loin, les enfants du village sont de retour à l’école. La récréation où ils s’écorchent les genoux sur le sol d’une cour en goudron leur enfonce dans le crâne, dès tout loupiots, que la nature, ça n’est pas pour les humains.