SCEA Ker Anna, une prison en Trébrivan

Trébrivan. Une commune des Côtes d’Armor. Village de Ker Anna.
En 2008, quatre éleveurs de porcs s’associent dans le projet d’ouvrir ce qu’ils appellent joliment une « maternité porcine ». Imaginez une sorte de camp de travail où chacune des truies qui y est enfermée doit mettre au monde tous les ans une vingtaine de porcelets. Ce qui fait, en l’occurrence, environ 23.000 porcelets par an. Ah oui, tout de même !

Immédiatement, une association :  « Sous le vent, les pieds sur terre » est créée en opposition à ce projet, très polluant comme tous les élevages industriels. Celui-ci entraîne le rejet d’une quantité impressionnante d’ammoniac dans l’atmosphère et le déversement de milliers de mètres cubes de lisier sur les bassins de l’Hyères, de l’Aulne et du Blavet, c’est à dire dans le château d’eau de la Bretagne.

Les opposants rebaptisent le projet : il s’appellera « l’usine des 1.000 truies », en référence à « l’usine des 1000 vaches », en Picardie.

Mais on ne peut pas ouvrir n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment. Il faut une autorisation d’exploitation.  Théoriquement.
Les porchers font donc leur demande… déposent un dossier… puis un deuxième, dans la foulée. Oui : c’est que le premier était vraiment trop lamentable. Devant la vive réaction des riverains, les porchers ont jugé préférable d’en présenter un deuxième, un tout petit peu moins polluant. Le premier, c’était sûr, courait à l’échec.

C’est alors que commence une bataille juridique navrante et interminable, les décisions des uns et des autres n’en finissant pas de se contredire.

Deux enquêtes publiques ont lieu, la première en 2008, la deuxième en 2009.
Le commissaire-enquêteur donne un avis favorable.
Le 14 avril 2010, le préfet signe l’arrêté d’autorisation d’exploitation.

Les travaux de construction commencent immédiatement.
Et l’usine ouvre le 14 janvier 2011.

Mais, en juillet 2012, le Tribunal Administratif de Rennes annule l’arrêté du préfet.

Les porchers, bien sûr, font immédiatement appel. Pas de souci pour eux, pourtant : le préfet leur accorde une « autorisation provisoire d’exploitation »  sous réserve qu’ils déposent (encore !) un nouveau dossier.
Ah bon ? On peut continuer alors que c’est non ? Hé oui ! Y aurait-i quelque chose qui cloche dans notre belle démocratie ?

Nouveau dossier déposé, donc. Nouvelle enquête publique bien sûr, au terme de laquelle, en dépit d’arguments écologiques imparables, le commissaire-enquêteur donne de nouveau un avis favorable. À quoi on joue ? On ne répétera jamais assez que ces enquêtes publiques sont une véritable farce. Nous sommes alors fin 2013.

Mais aïe pour les porchers ! Le 26 septembre 2014,  la Cour d’Appel Administrative de Nantes confirme le jugement du Tribunal de juillet 2012 : décidément, c’est non et non à l’exploitation de cette usine qui se dit maternité.

Est-ce fini ? Non ! Rebelote : le 7 octobre 2014, le préfet des Côtes-d’Armor prend un nouvel arrêté, donnant une nouvelle fois l’autorisation d’exploitation.

Nous en sommes là.

La qualité de l’eau en Bretagne ? De toute évidence, l’État s’en tape. Les sols, la terre ? Itou. Et les cochons ? Il s’en tape aussi.

Mais la lutte n’est pas terminée et ni les riverains ni « Sous le vent, les pieds sur terre » ne sont décidés à se taire.

Pour savoir à quoi ressemble cette belle usine, en 2011, juste  avant l’arrivée des truies, il suffit d’aller sur le site de Réussir Terra, l’hebdomadaire affilié à Réussir, le portail des professionnels de l’agriculture (l’article date du 18 janvier 2011 et les truies ne sont pas encore là ) : une énorme pièce tout en long avec de toutes petites fenêtres et surtout beaucoup de  lumières au néon, deux rangées interminables de parallélépipèdes en plastique et en métal. Dans chacune de ces cellules, chacune des truies va devoir rester prisonnière tout le temps de sa grossesse.

Oh ! Ça sent le propre et le moderne, pour sûr ! Tout le contraire de la vie. Ça pue la tristesse, le malheur, le désespoir. La prison à perpète.

Bah ! Il s’agit d’un élevage sur caillebotis comme un autre mais aux dernières normes. C’est dire qu’il n’y a vraiment pas de quoi être fier. Les truies ne sortent jamais à l’extérieur, elles sont  enfermées  dans ce qu’ils appellent des stalles individuelles. Elles ne peuvent vivre leur vie. Alors… des innovations techniques comme les « cases balance Nooyen », franchement, on s’en balance !

Ces innovations ne sont faites que pour rentabiliser encore davantage la « production » porcine.  Elles ne changent rien à la détresse quotidienne des truies et des porcelets. Les « cases balance Nooyen », par exemple, ont pour but d’empêcher les porcelets d’aller se nicher sous le ventre de leur mère quand elle est debout, ce qui leur évite d’être écrasés quand elle se rallonge. Ceci grâce à l’abaissement automatique des caillebotis latéraux chaque fois que la mère se met debout. Voir ici le détail de la technique. On comprend bien que, pour l’éleveur, des petits écrasés, c’est de l’argent en moins mais franchement, on s’en fout.

La vie d’une truie et de ses petits, dans une usine à cochons industrielle, est d’une extrême violence. Finir enfermée dans une stalle en caillebotis si l’on est une femelle, mourir à l’abattoir… à tout prendre, ne vaut-il pas mieux mourir écrasé sous sa mère ?

Pour savoir ce que c’est qu’une vraie vie de cochon !

cochon libre (blog)