Salon de l’agriculture : Le petit garçon et la tête du mouton mort

Nous étions là quelques dizaines, ce 26 février 2015, avec nos tracts, nos panneaux, notre banderole et notre table de banquet, à l’entrée du salon de l’agriculture. Une bien étrange et bien triste table de banquet : y trônaient, au milieu de salades et de carottes, quelques têtes d’animaux morts à l’abattoir. Vache. Cochon. Moutons.
Autour de nous, c’était l’agitation permanente, les coups de sifflets régulant l’arrivée des nombreux (si nombreux !) visiteurs de ce salon du mensonge. Les sifflets, la police, le bruit des voitures et des bus. La grande ville si loin des réalités de l’élevage. Et puis le crachin et, en boucle, les cris des animaux assassinés dans les abattoirs.

À l’intérieur, la grande fiesta à la gloire de la consommation et du plaisir aveugle, le méga-truc agenouillé devant les méga-fermes.

Mais à l’intérieur aussi, toi, petit garçon.
Et je ne savais pas encore ton existence.

Nous, à l’extérieur, on avait droit à tout : à des « Bravo ! », à des « Ils sont ridicules ! », à des « Mais c’est bon, la viande ! », à des regards surtout, beaucoup de regards vers nos panneaux de cauchemar, vers les têtes de ces animaux sacrifiés… regards tristes, émus, effrayés, regards qui se détournent, regards honteux, agressifs, froids, regards de colère.
Et tous ces pieds ! La plupart ralentissaient leur allure, stupéfaits, parfois captivés. D’autres l’accéléraient, filaient furieux. Ne pas savoir, surtout ! Quelle honte, quel scandale pour eux que ces trouble-fête venus pour leur remettre les yeux en face des trous !
Il y eut aussi des rires : rires de déni, de protection et – plus grave – rires d’indifférence, rires des indécrottables pour qui la souffrance sera toujours peu de chose. Tant qu’ils ne souffrent pas, eux…

Et tu es passé devant moi, petit bonhomme brun, haut comme trois pommes de cinq ou six ans, tenant ta mère par la main. Vous vous êtes arrêtés et ton visage était extrêmement grave. Tu as questionné ta mère et elle t’a répondu très doucement. Elle ne cherchait pas à t’épargner la souffrance. J’ai entendu : « Ils disent qu’il ne faut pas manger de viande ». Tu ne quittais pas des yeux la tête de ce mouton, un mouton dont le visage était encore plein de douleur et qui semblait, malgré ses yeux fermés, très vivant dans la mort.
Et, avec tes yeux noirs immenses, tu as dit : « C’est horrible ».

Dans ton regard, il n’y avait nul déni. Toi, tu ne jouais pas, malgré ton enfance. Toi, tu avais les yeux bien ouverts. Ton œil si sombre fixait la tête si vivante de ce mouton mort avec la tendresse des grandes intelligences.

Que deviendras-tu ? Seras-tu finalement happé par les discours des grands, qui te pousseront à « prendre du recul », à te durcir ? Finiras-tu par mépriser les autres animaux, par justifier l’horreur par ta soit-disant supériorité ? Ou bien rejoindras-tu nos rangs ?
Qui le sait ? Mais pour moi, petit garçon, pendant ces quelques minutes où nos vies se sont croisées, ton œil si grave, c’était l’espoir.

Voir aussi Salon de l’agricultueur 2015