Air France, chemisette et lutte de classes

Des patrons qui licencient à tout va pour se gaver toujours plus, des prolétaires qui se retrouvent à la rue du jour au lendemain avec pour tout logement une boite de carton et l’angoisse de l’agression, des êtres humains, fuyant la misère et la guerre, tabassés, humiliés, emprisonnés, des enfants séparés de leurs parents, des animaux torturés dans les laboratoires ou les élevages, massacrés par millions, des océans qui pourrissent et se vident de leurs habitants, des fleuves qui charrient plus de toxines que de poissons, l’air, l’eau, la terre empoisonnée par l’industrie et l’agriculture, des dérèglements climatiques tels qu’ils remettent en cause la vie même sur cette planè…

—Non mais, attends là, j’t’arrête tout de suite, tu t’rends pas compte de la gravité de la situation ! Comment ? t’es pas au courant ? Mais quel nul tu fais ! Toute la presse en parle, les journaux, les télés, DANS LE MONDE ENTIER !! Même que le premier ministre et le président n’ont pas eu le temps de finir leur dessert pour crier leur colère contre ce qui s’était passé… et toi, tu continues à me parler de broutilles. Alors, écoute bien : LE DRH D’AIR FRANCE S’EST FAIT ARRACHER SA CHEMISE ! Tel que ! Et par des prolos en plus ! Tout ça sous le prétexte futile qu’ils venaient d’apprendre qu’il allait en jeter 3 000 d’entre eux à la poubelle, comme ça, parce que les patrons d’Air France n’en voulaient plus. Et pourtant, lui, le DRH, il n’a fait que son boulot de DRHien.

Tu crois, qu’en tant qu’être humain, t’as le droit de boire et manger à ta faim, d’avoir un toit, un petit nid douillet où te blottir avec ceux que tu aimes, pour te protéger du froid, du vent et des méchants. Tu crois aussi pouvoir te soigner si tu es malade. Tu crois surtout pouvoir compter sur l’entraide et l’empathie, tu sais, ces idées ringardes selon lesquelles on pourrait tous se filer un coup de main en cas de besoin, tendre la main à ceux qui sont dans le malheur plutôt que de se foutre sur la gueule à la première occasion. Bref, comme dirait notre Manu national, tu ressassais des vieilleries au lieu de vivre avec ton temps.

Je t’explique: DRH, ça veut dire Directeur des Ressources Humaines. Donc pour un type comme ce Xavier Broseta, un humain, c’est une ressource,… comme un boulon ou une pièce de rechange, quoi. Donc, quand t’en as plus besoin, tu jettes. Alors, lui, le DRH, il croit bien faire et, pan, on lui pique sa chemise ! Non mais t’imagines, si chaque pièce inutile que tu jettes t’arrachait ta chemise… Remarque, pour une fois qu’un DRH tombe la chemise… Tu comprends mieux pourquoi on ne parle plus que ça chez les bourgeois.

Au fond, les 3 000 licenciements le Valls et le Hollande, ils s’en tapent. Ils l’ont d’ailleurs dit « c’est une affaire privée, l’État n’a pas à y mettre son nez », mais attention, c’est plus la même chose si on s’en prend aux chefs, là ils se sentent concernés, ils savent bien que si on s’en prend à un de leurs potes, ça pourrait leur arriver aussi. Du coup, ça devient une affaire d’État. Ils mobilisent tout le monde: leur police, leur justice, les médias pour leur ordonner de frapper fort, parce que si les prolos ne respectent plus les chefs, c’est vite l’anarchie (au sens strict du mot). D’ailleurs tu as remarqué qu’il y a eu un vigile qui s’est trouvé dans le coma et que tout le monde s’en fou. Note que c’est normal puisque c’est lui-même un prolo, donc une ressource, donc c’est pas grave s’il est cassé, on en trouvera un autre. J’espère quand même, qu’il aura compris que ce n’est pas forcément un bon plan de jouer les jaunes et protéger ses maîtres.

Patron d'Air France expliquant pacifiquement aux grévistes son désaccord avec leurs revendications en 2010
Patron d’Air France expliquant pacifiquement aux grévistes son désaccord avec leurs revendications en 2010

En fait, quand les médias, les patrons et le gouvernement dénoncent la violence, c’est surtout quand elle s’exerce contre leur domination qu’ils sont contre, parce que quand ils tuent un écologiste, tabassent un réfugié, égorgent un cochon, encouragent la corrida, soutiennent les chasseurs ou vendent des armes à des dictateurs tout en faisant les yeux doux à des rois qui décapitent les opposants et terrorisent les femmes et les homosexuels, la violence, ils auraient plutôt tendance à la favoriser.

Pour ces gens-là, le chômage, la misère, ce ne sont que des courbes. La populace, ils ne la voient que derrière les vitres fumées de leurs limousines, ils en dissertent doctement dans leurs palaces autour de petits fours, bien à l’abri derrière une palanquée de gardes du corps. Pour eux nous ne sommes que des ressources qu’il faut rentabiliser. Comme ils sont persuadés que nous sommes soumis pour toujours, forcément, quand on se rebelle, ça les choquent et ils mettent tous les moyens dont ils disposent pour essayer de nous remettre là où ils croient qu’est notre place: à leurs bottes.

Ils ont choisi le camp de la chemise déchirée d’un des leurs contre celui des vies brisées de milliers d’entre nous. À nous de faire notre choix: celui des opprimés contre les oppresseurs.

Pour illustrer le mépris des patrons et des cadres d’Air France pour les travailleurs, voir ci-dessous le désarroi d’une employée qui, le 6 octobre, tente de discuter avec eux

Alors, ce DRH, victime ou bourreau ?


 

Tous ces discours de nantis à propos de la violence des opprimés me fait penser à cette déclaration de l’abbé Pierre en 2007 à propos des sionistes stigmatisant la violence des Palestiniens. On ne s’en lasse pas.