Notre-Dame-des Landes, le 27 février 2016

Après un voyage matinal par autocar, nous arrivons sur les lieux de la grande manifestation des opposants au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

Nous descendons du car pour rejoindre les autres manifestants. Nous sommes parmi les premiers. Le vent glacial nous saisit. Heureusement le ciel est bleu et il y a même un peu de soleil, bien faible à cette heure. Le point d’arrivée de la manifestation est là-bas, à cinq kilomètres, ces kilomètres de bitume de la quatre-voies où aucune vie ne subsiste. Exit les arbres, les orties, les chenilles, batraciens et autres hannetons : ils ont été consciencieusement expulsés, écrasés, massacrés, par des travailleurs soucieux du travail bien fait qui ont suivi scrupuleusement les plans décidés par des technocrates, là-haut, dans des tours de béton, de métal et de verre. Et le résultat s’étale devant nous, avec toute la froideur et la raideur d’un cadavre. Ces technocrates et les gouvernements auxquels ils obéissent sont prêts au pire quand il s’agit d’artificialiser, que ce soit la nature, l’intelligence ou la réalité (qu’ils prétendent même « augmenter »).

De part et d’autre de cette longue ligne droite d’acier et de bitume, séparée par un mince ruisselet, la vie est là, épanouie et sauvage, avec ses arbustes aux branches entremêlées, ses ronces et ses bosquets impossibles à mettre en courbes statistiques. Ce foisonnement végétal, dont le moindre recoin a sans doute été inspecté, fouiné, reniflé, palpé, évalué par les escargots, renards, campagnols et autres habitants millénaires de ce bocage que des ministres encravatés s’obstinent à traquer, ne supportant pas ce flagrant délit de liberté.

Le flot des manifestants grossit, devient foule multicolore jusqu’à recouvrir entièrement le bitume. De chaque côté du terre-plein qui sépare les deux double-voies, les gens s’interpellent joyeusement. Une force positive se dégage de ce dialogue bruyant fait de rires, de cris et grands gestes de bras. Quel contraste avec la morosité d’une vie plombée que tente de nous imposer le gouvernement à coup d’état d’urgence et de lois liberticides.
Et puis, alors que la foule ne cesse de grossir, quelques personnes entreprennent de transformer la route en musique et improvisent une immense batacuda, à l’aide de bouts de bois frappés en rythme contre les rails de sécurité. Cela plait indéniablement, car le mouvement s’amplifie.

Dans ce fracas des percussions qui envahissent l’air et nous enveloppent, je remarque un petit chien tremblant de tous ses membres, les oreilles abaissées et dont les yeux expriment la peur qu’il ressent. De temps en temps, il se dresse sur ses pattes arrières, debout contre les jambes de son humaine contre laquelle il semble chercher un réconfort qu’il n’obtiendra pas : elle est trop occupée à participer elle-même à ce qui le terrorise. Il doit se demander pourquoi elle l’a sorti de son coussin douillet pour l’amener là. Comment une femme qui impose ça à un animal qu’elle aime ne voit-elle pas l’incompatibilité de son attitude avec l’idéal qu’elle défend en venant ici ?

La marche de la manifestation est rapide et ça réchauffe bien. Les drapeaux des organisations ou courants politiques flottent au vent qui ne faiblit pas, au grand dam des porteurs de banderoles qui ont parfois bien du mal à lui résister.

Il y a de tout ici : les drapeaux noirs des anarchistes croisent ceux, jaunes et verts, d’Europe Écologie, les militants du Front de Gauche se mélangent avec ceux de la Confédération Paysanne. Les décroissants sont là aussi bien sûr. L’un d’eux porte un chapeau artisanal en forme d’escargot. Tiens, il y même des militants du Parti Communiste. Ils sont une poignée et semblent un peu perdus, tant il est vrai que ce parti a toujours considéré l’écologie comme une hérésie contraire à leur vision productiviste de la société. Le nombre important de drapeaux bretons rappellent à ceux qui l’ignoreraient que la Loire Atlantique était bretonne jusqu’en 1956. Il y a même quelques bonnets rouges qui oublient que le Medef, qui les soutient, est partisan de la construction de l’aéroport. La présence de quelques porteurs de « Kroaz du » tout droit sortis d’une manifestation xénophobe comme on en voit que trop en Bretagne fait tache dans cette manifestation.
DSCF7235Tout le long du parcours, des manifestants s’appliquent à recouvrir toute surface disponible, verticale ou horizontale, d’inscriptions multicolores rageuses contre la société mortifère. Certaines appelent à la révolution ou à l’arrêt du projet. D’autres, poétiques, incitent à la rêverie. Quelques-unes s’insurgent contre le sort que l’on fait subir aux animaux coupables de ne pas appartenir à notre espèce, qu’ils soient libres, comme dans les océans, ou contraints, comme dans les élevages et les aquariums. À ce jeu des « bombages », les anarchistes semblent imbattables.DSCF7234 La station d’essence Total qui se trouvait sur leur passage n’a pas échappé à leur colère ni à leur sens du jeu de mots. Il faut dire que cette entreprise, soutien de dictatures, responsable de pollutions aux hydrocarbures et impliquée dans le dérèglement climatique, n’a pas volé les décorations qui lui sont attribuées.

Un tracteur tirant une remorque attire mon attention: on y a installé un mur de son (rien à voir avec le « bang » déclenché par un avion qui le franchit… quoique). Ce mur d’enceintes empilées les unes sur les autres semble exercer une sorte de fascination sur certaines personnes. L’ensemble donne un spectacle étonnant: le « mur », avance au rythme du tracteur et les danseurs qui le suivent, le corps légèrement incliné vers l’avant, semblent comme « aspirés » par les ondes sonores propulsées par les enceintes. Cette attitude inclinée, leurs vêtements sombres et les mouvements saccadés qu’ils font, leur donnent une allure de zombies comme on peut en voir dans le film « La nuit des morts vivants ». Je dois dire que c’est très impressionnant.

Je souffre pour la faune du bocage qui subit le volume sonore important, les ondes de ces percussions et les vibrations qu’elles engendrent… agressions imposées par ceux-là même qui la défendent.

Perché sur un rail de sécurité, un manifestant brandit une pancarte affirmant fièrement que « Nous sommes la nature qui se défend », tandis que de sa main libre, il porte un téléphone mobile à son oreille et semble en grande conversation à l’aide de ce gadget. Je ne suis pas certain que la nature utiliserait cette arme pour se défendre ! Celle qui nous environne doit plutôt s’évertuer à lutter contre toutes ces ondes meurtrières qu’émettent les centaines d’accros aux technologies mobiles toxiques. Les téléphones portables nous pollueront d’ailleurs de façon ininterrompue tout le long de cette manifestation.

Arrivés au point de rassemblement (il y avait plusieurs points de départ), nous sommes accueillis par un chanteur des rues, son orgue de barbarie et ses chansons populaires contestataires ou poétiques. Les plus prévoyants ont apporté leur casse-croûte et s’installent sur les talus en s’interpellant bruyamment lorsqu’ils retrouvent une connaissance. Le vent frisquet qui nous accompagne depuis le début de la manifestation nous a tous bien rafraîchis et on apprécie la présence des nombreux stands de nourriture et de boissons.

Tout cette nourriture est végane, il n’y a pas de souffrance là-dedans ! Elle est appréciée à sa juste valeur, si j’en juge par la longueur des files d’attente et, non seulement elle est bonne, non seulement elle est à prix libre, luttant à son niveau contre les inégalités de revenus, mais l’argent récolté est destiné aux inculpés. Pour parachever le tout, elle est bonne pour la planète puisque l’élevage est une des principales sources d’émission de gaz à effet serre.

02_nddl_27_02_-_v1Une vigie est construite à l’emplacement prévu pour l’un des échangeurs du barreau routier et chaque avancée de sa construction est ponctuée par des applaudissements et des cris de victoire.

Tiens, voilà des amis qui ne sont pas vus depuis longtemps et s’embrassent chaleureusement. Ici, c’est une fillette de quelques années à peine qui lance des rires nerveux parce qu’un chien, aussi grand qu’elle, lui chatouille le visage de sa truffe humide. Là, par contre, une femme arborant un badge « France insoumise », entend toutefois soumettre son chien, qu’elle tire violemment en arrière, lui reprochant de marcher DEVANT elle.

La fête s’installe avec ses stands et ses spectacles improvisés : là un rappeur appelle à l’insoumission, ici, ce sont des danseurs qui entament une gavotte, encerclant les musiciens au rythme des biniou, bombarde et accordéon.

Les prises de parole se succèdent, rappelant l’historique du mouvement, la gravité de la situation, l’enjeu de la lutte, la violence de Vinci et de l’état, ironisant parfois sur l’attitude du gouvernement, tous insistant sur leur détermination intacte et leur foi en la victoire, renforcée par l’ampleur de la mobilisation.

Je vais faire un petit tour dans Temple de Bretagne à la recherche d’un troquet et je tombe sur un village mort : toutes les boutiques sont fermées, même les chiottes sont grillagées. Sans doute tous ces braves gens sont-ils terrorisés à l’idée de voir des éco-terroristes saccager leurs magasin. La France qui a peur n’ouvre pas ses portes à la liberté et à la vie, sans doute par crainte de la contamination.

Une conductrice, le visage fermé, passe rageusement au ras du petit groupe dans lequel je me trouve. Elle essuie quelques quolibets au passage. Sans doute une bouffeuse de goudron.

Du point de vue de cette mobilisation, la plus importante depuis le début du conflit, cette journée fut une réussite et l’annonce lamentable de 15 000 manifestants par la préfecture trahit mal le désarroi de l’état face au nombre toujours croissant d’opposants à l’erreur majuscule que représente ce projet d’aéroport. Ces chiffres ne font que ridiculiser un peu plus ceux qui les avancent et qui, décidément, n’ont rien compris à la réalité des choses. Je ne sais combien nous étions : 50 000 ? 60 000 ?

Ce qui est sûr, c’est que la bataille n’est pas finie et qu’elle risque d’être dure car il s’agit de la bataille de la boue contre le béton, de l’arbre contre la vidéo-surveillance, de l’oiseau migrateur contre l’avion de tôle, du triton crêté contre le bulldozer, de la beauté contre la laideur, de la liberté contre la contrainte, d’une nature vivifiante, rassurante et bien réelle contre une industrie qui pue la mort, le stress, la vitesse et l’existence virtuelle.

Ici, comme dans d’autres lieux de la planète, ce sont deux mondes qui s’affrontent, irrémédiablement inconciliables. Comme le fait remarquer l’un des manifestants, nous sommes tous « assignés à résistance »