Ces éleveurs qui tuent les bêtes qu’ils aiment

Ah ! Ces éleveurs qui aiment leurs bêtes et qui, pourtant, les envoient à l’abattoir ! Je ne parle pas des menteurs éhontés, de ceux qui leur filent des coups de pied pour exorciser leur désespoir de vivre une vie de merde et aussi pour montrer qui est le maître, de ceux qui les traitent comme des produits de supermarché, ni plus ni moins, et qui seraient encore capables de nous brailler qu’ils aiêêêment « leurs » bêtes en pleine séance de torture de ragondins.
Non : je parle de ceux qui – bien qu’ils les privent de liberté et asservissent leurs vies à leurs besoins à eux (ce qui n’est pas rien, tout de même !) – leur donnent des p’tits noms, les caressent, les cajolent, font le maximum pour qu’ils soient le moins malheureux possible et dont le coeur saigne quand vient le départ pour l’abattoir.

Ça existe. Y en a pas beaucoup et il ne suffit pas de se coller une étiquette « AB » pour faire partie de cette petite élite des éleveurs différents. Ces éleveurs là souffrent quand on énonce certaines vérités devant eux, même gentiment.
Deux de ces vérités, entre des centaines :
– L’abattoir, c’est la même horreur pour tous les animaux, qu’ils aient vécu dans les camps de concentration industriels ou qu’ils aient été tendrement traités.
– Il y a tout de même un gros paradoxe entre le fait de souffrir en envoyant « ses » animaux à l’abattoir et le fait de pouvoir recommencer à le faire, encore encore et toujours, alors même qu’on pourrait faire un autre métier… alors même que l’on sait parfaitement que la nourriture d’origine animale n’est pas nécessaire à la bonne santé des humains.

vaches-abattoirFace à ce malaise intérieur, il est logique que les éleveurs tentent de trouver des justifications à leur conduite, le fin du fin étant de prétendre que – de toute façon – on ne peut pas se passer de l’élevage. Et là, ça devient le plus souvent rigolo car on n’hésite pas à utiliser les argumentations les plus absurdes en les saupoudrant largement de mauvaise foi.

Plusieurs articles, lus sur le site Reporterre, il y a quelques semaines, relèvent de ce procédé, notamment : « Faut-il devenir végétarien pour sauver la planète ? ».
Jocelyne Porcher, ancienne éleveuse, est directrice de recherches à l’INRA Montpellier. Elle est toujours là quand il s’agit de ridiculiser les abolitionnistes de l’élevage et même les simples végétariens. « [Elle] distingue le « véritable » élevage qui vise à créer une relation entre l’Homme et l’animal de ce qu’elle appelle « les productions animales » qui considèrent l’animal comme une ressource. »

Pour Jocelyne Porcher, il y a l’Homme d’un côté, de l’autre les animaux et ce fossé entre les deux est bien dur à vivre, apparemment… tellement dur qu’il faudrait absolument créer une relation entre ces deux mondes, faire un pont et ce pont serait l’élevage.
Sauf qu’il n’y a pas de fossé puisque l’Homme est un animal, lui aussi. Sauf qu’il n’y a donc pas besoin de pont.
Certes, notre époque de gazons ras tondus, de jardinets disciplinés façon militaire (mon dieu, quelle horreur ! Un chevreuil a encore osé brouter mes rosiers !), de zoos et de parcs naturels nous coupe de plus en plus de rapports possibles avec les autres espèces animales. Oui, mille fois oui, nous avons besoin de communiquer avec les autres animaux ! C’est la variété infinie de la vie qui fait tout notre bonheur de vivre et nous sombrerions dans la maladie mentale dans un monde humain, rien qu’humain. Y a-t-il, d’ailleurs, une seule espèce qui se contente d’elle-même ?

Il semble que les éleveurs ne puissent imaginer une seconde une relation avec les autres espèces animales qui ne soit une relation de propriété et d’exploitation. Oh le vilain mot ! J’entends déjà les protestations : « Exploitation ! Mais on les soigne, on les protège ! ». Oh les bons patrons que voilà ! Hé oui : protection et sécurité. Dans le meilleur des cas. En échange de quoi, au fait ? Du renoncement à sa liberté… du renoncement à nourrir ses petits pour que le lait qui leur était destiné puisse être vendu… de la considérable réduction de son nombre d’années de vie pour que sa propre chair puisse être vendue…

Jocelyne Porcher s’en prend aux élevages industriels « qui considèrent l’animal comme une ressource. » Admettons que, pour certains éleveurs, les animaux qu’ils « élèvent » ne soient pas seulement une ressource. Admettons qu’ils sachent que ce sont des individus qui ont une vie en dehors de la fonction qu’ils leur assignent.
Hélas, ce n’est pas parce qu’on n’est pas SEULEMENT une ressource qu’on n’est pas AUSSI une ressource. Oui, Jocelyne Porcher : pour tous les éleveurs, les animaux sont une ressource.
C’est typiquement à travers ce genre de discours que les éleveurs nous prennent pour des imbéciles, car enfin…
Le lait, la viande, les oeufs… ils les vendent, oui ou non ?
Oui ou non en tirent-ils profit ?
Oui ou non tirent-ils profit du travail et de la mise à mort des animaux de leur élevage ?
Le technique est connue : nier l’évidence – le plus farouchement possible – en espérant faire vaciller l’intelligence du contradicteur et lui faire perdre tout son bon sens.

Jocelyne Porcher poursuit : « Je […] défends [l’élevage] parce que les animaux font partie de nos sociétés humaines. Le but de l’élevage est de créer une relation aux animaux qui ait un sens. Si on n’a plus d’animaux, on mourra de leur absence. »
Voyez comme c’est perfide : mine de rien, insinuer que les adversaires de l’élevage sont aussi les adversaires des animaux. Le tour de passe-passe, là aussi, a largement été utilisé. Avez-vous remarqué qu’elle confond somme toute très peu d’espèces (les animaux dits d’élevage) avec les animaux en général ? S’il n’y avait un jour plus du tout d’animaux d’élevage, il resterait en fait la très grande majorité des espèces animales. Et puis, des poules libres, des lapins libres, des vaches et des cochons libres redevenus au fil des siècles aurochs et sangliers, est-ce inconcevable pour ces gens ? Pour eux, le monde animal semble réduit aux animaux domestiqués.
La question n’est pourtant pas de savoir si, sans domestication aucune, nous pourrions encore avoir des relations tendres – des relations d’individu à individu – avec d’autres espèces animales. La question est : ces espèces animales désirent-elles vivre avec nous ? Car, pour Jocelyne Porcher, c’est bien sûr la volonté humaine et rien qu’elle qui importe : j’ai besoin de toi sinon j’en meurs. Tu en mourras. Tant-pis. Le niveau éthique ne dépasse pas celui du péquin moyen qui déclare devant la cage d’un lion : « S’il n’y avait pas de zoos, on ne pourrait pas voir de lions ».
Comment appeler ça autrement qu’égoïsme forcené ?
« Si on n’a plus d’animaux, on mourra de leur absence ». En attendant, on en a et ce sont eux qui meurent.

Les opposants à l’élevage ne sont pas seulement (selon Jocelyne Porcher) les ennemis des animaux. Ils sont aussi les défenseurs de l’agrobusiness : « «Je pense que les industriels sont en train de préparer le remplacement des productions animales par les biotechnologies. Elles produiront des ersatz de viande, fabriqués en laboratoire, redoute la chercheuse. Le steak in vitro, c’est le rêve de Mc Donald’s. Le but de l’industrie des biotechnologies, c’est de se débarrasser des animaux. » Cela pourrait être notamment profitable à des multinationales comme Monsanto ou Bayer, selon elle, qui fournissent un des principaux substituts à la viande : le soja. »

Les opposants à l’élevage doivent-ils se sentir coupables ? Sont-ils responsables des agissements de Monsanto et Bayer ? Peut-on imaginer sérieusement que les ennemis jurés de toute vie sur terre que sont ces multinationales cherchent à créer de la viande in vitro par amour pour les animaux ? Pour faire plaisir aux végétaliens ? S’ils le font, c’est parce qu’ils se rendent bien compte que de la viande il n’y en aura pas pour tout le monde et qu’il y a donc là un marché à prendre d’urgence.
Toute cause – aussi noble soit-elle – peut, c’est certain, être récupérée par le capitalisme. N’est-ce pas ce qui est en train de se passer avec l’écologie ? Faut-il pour autant cesser d’être écologiste ?

Au fait, qui oblige qui que ce soit à aller manger chez Mac Donald’s ?

Faut-il cesser d’être végétaliens parce que l’industrie fabrique de la fausse viande ? N’est-il pas plus simple et plus sage de continuer d’être végétaliens c’est à dire de ne manger de viande ni vraie ni fausse, ce qui de toute façon est bien meilleur pour la santé ? La solution n’est-elle pas de lutter contre une société qui permet l’existence même de Monsanto et Bayer ?

À noter que le soja n’est pas un « substitut de viande » (façon de penser typique des omnivores) mais une légumineuse, parmi d’ailleurs bien d’autres légumineuses. Les végétaliens ne remplacent pas la viande. Ils n’en mangent pas, voilà tout.

Je parle ici longuement des quelques lignes de cet article où est abordé le sort des animaux des élevages mais l’essentiel de « Faut-il devenir végétarien pour sauver la planète ? » ne leur est pas consacré. Comme le titre l’indique clairement, le point de vue est purement écologique. Cela même dit assez l’extrême domination dans laquelle sont tenus les animaux des élevages et le peu de cas que les humains font d’eux. Ce sont des rouages des écosystèmes, pas des individus.
Si l’esclavage pouvait réduire l’effet de serre, faudrait-il y revenir ? Des esclaves tirant des charrettes plutôt qu’un moteur à essence…
Le mouvement écologiste, sauf exception, dédaigne complètement la question du spécisme et de l’exploitation des animaux. La plupart des associations qui luttent contre les projets de méga-élevages ne le font qu’au nom des nuisances causées aux humains. Les défenseurs des animaux se greffent sur ces luttes et les autres, bien sûr, ne les rejettent pas : ça fait un peu plus de monde.

Même d’un point de vue strictement écologique, les auteurs de l’article ont bien du mal à trouver des arguments pro-élevage : « C’est vrai, si on pose les faits sur une feuille blanche, on se dit que l’élevage contribue à réchauffer la planète, admet Jean Cabaret, éleveur bio de vaches laitières en Bretagne. »
Ils tentent quand même d’avancer quelques arguments approximatifs et surtout comptables. L’écologie – quand elle n’a pas l’amour de la nature chevillé au corps – est toujours comptable : « Pour l’éleveur Jean Cabaret, l’élevage peut même être une partie de la solution. Il a longuement réfléchi au sujet avec le groupe « élevage et changement climatique », créé au sein de son syndicat la Confédération paysanne. Ils rappellent que le sol de leurs prairies stocke du carbone, alors que les retourner pour en faire des champs dédiés à l’alimentation humaine relâcherait de grandes quantités de CO2 dans l’atmosphère. »

Sauf que… on n’est pas obligé de retourner la terre. Ce n’est pas, en tout cas, la pratique des agriculteurs bio.
Sauf que… « de grandes quantités » ça veut dire combien ? Rester dans le flou est intéressant : ça donne l’impression que ça doit être énorme…
Sauf que… pour faire pousser les céréales qui sont données en nourriture aux animaux dits d’élevage, il y en a bien eu des terres retournées ! Et beaucoup ! Et beaucoup plus puisqu’il faut sept calories d’origine végétale pour en faire une seule d’origine animale ! Et que là… elles ne le seraient plus, retournées…

Puisqu’il s’agit de faire semblant de faire des comptes d’apothicaire, jouons un peu à en faire, nous aussi : [ [prairies retournées pour l’alimentation humaine] + [terres reprises à l’élevage] – [les rots et les pets] + [l’âge du capitaine] ] x 2,2532 + cosinus Confédération Paysanne – mauvaise conscience des écologistes = ???

Alors, les écologistes, si le résultat est en défaveur de l’élevage, on arrête de massacrer les animaux ?
Non ? Vous voyez bien que l’argument des comptes est bidon. Refusons les comptes. Continuons d’affirmer que nous voulons que cesse « l’infini servage » des animaux des élevages et que c’est une fois posé cet objectif en préalable, qu’il nous faut ensuite chercher des solutions pour l’atteindre.

Notre but n’est pas d’affamer les éleveurs, pas plus que mettre les employés des centrales nucléaires ou des usines d’armement au chômage n’est le désir secret des anti-nucléaires et des antimilitaristes. Mais enfin, ces gens n’existent pas qu’au travers de leur profession : ce sont aussi des humains qui peuvent exercer d’autres métiers.

Des éleveurs qui aiment « leurs » animaux, on peut en voir dans le merveilleux film « Peaceable kingdom ». Ils racontent tout de la souffrance de « leurs » animaux et aussi de la leur. S’il y a un film qui explique en quoi l’élevage pose réellement problème, c’est bien celui-là. Les images, les regards, les propos sont insoutenables mais il faut les soutenir. À bout de souffrance, ces éleveurs se sont libérés en prenant une décision magnifique : transformer leur élevage en refuge.

Comme quoi, finalement, il est tout à fait possible de vivre avec cochons, vaches et autres poussins sans pour autant les conduire à la mort ! Ah ! Forcément, ils ne seront pas 3000 ni même 150, seulement trois ou quatre, peut-être dix à vivre tranquillement leur vie jusqu’au jour où ils sauront bien mourir tout seuls.

Ces animaux là ne rapporteront jamais aucun argent à personne mais le but, Jocelyne Porcher, n’est-il pas de « créer une relation entre l’Homme et l’animal » ?