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À un cousin NON mort pour la France

Centenaire de la guerre de quatorze oblige, les archives départementales ont mis les bouchées doubles pour mettre en ligne les dossiers militaires des poilus.

Cher cousin, ton dossier militaire, je l’ai sous les yeux.
Mon oeil se raidit sur des mots plus gros que les autres :
« non mort pour la France »
« fracture du crâne »
et, souligné… « suicide »

La France fête, un jour par an, ceux de tes camarades « tués à l’ennemi ». Elle fête comme un sacrifice nécessaire à la patrie leur passage à l’abattoir. Elle débat – sans pouvoir se résigner à les réhabiliter – de ceux qui se sont mutinés et qui en sont morts, criblés par les balles de la patrie, ces balles qui trouent tout aussi bien la peau que n’importe quelles autres. Mais des milliers d’hommes qui, comme toi, ont préféré la mort à l’horreur de la boucherie, la mort à la mort, il me semble bien que nul n’en dit rien.

Fracture du crâne. Dans quel vide as-tu choisi de t’échapper, l’ami, le 14 juin de cette année 1916 ?

À Cléder, on a forcément su : tes parents, ta femme, tout le village. Sans doute a-t-on souffert. Peut-être a-t-on eu honte. Ton jeune frère, lui, sorti vivant du carnage, est revenu au pays, a épousé ta femme, l’a aidée à élever vos enfants. Elle et lui dorment paisiblement au cimetière de ce Cléder qui ne t’a jamais revu.

Les mots qui parlent de ta mort, ces quelques mots si vivants, si puissants sur ce fichu dossier militaire, ces mots que toi tu n’as jamais pu lire, moi je les lis aujourd’hui, eux qui condensent à l’extrême l’immensité de ta détresse.

« Non mort pour la France ». Histoire que tu ne figures sur aucun des monuments érigés en l’honneur de la guerre. Histoire que ta femme ne touche aucune pension. Histoire de te renier.

François Marie Didou, tu dors à jamais dans un carré militaire de l’est de la France. La faute à Nivelle. La faute à Verdun.